RENCONTRE DE COEUR A COEUR -RBRQ

Il y a eu rencontre, rencontre de cœur à cœur, et cela m’a beaucoup ému.

 

Il y a eu « rencontre », rencontre de cœur à cœur, et cela m’a beaucoup ému.

Il est un partage que je voulais écrire depuis bien longtemps tant ce moment m’avait ému.

Fin juin 2016, un soir, j’étais de garde (en tant que médecin) dans un quartier populaire des Yvelines.

Durant cette garde plutôt calme, à un moment, vers 22j, j’ai reçu un couple de blacks.

Le monsieur a une grande barbe. Il est habillé d’une tenue traditionnelle.

Sa femme porte un grand voile. Un voile marron, qui va de la tête aux pieds, ne laissant juste apparaître que discrètement son visage.

Lorsque je les accueille, au moment du passage de la salle d’attente au bureau, je salue le monsieur en le regardant dans les yeux et en lui serrant la main. Sa femme, je la salue en la regardant avec un regard chaleureux mais sans lui tendre la main.

Depuis plusieurs années déjà, j’ai appris à ne plus tendre la main aux femmes qui portent un grand voile. Avant, je tendais la main à tous mes patients, avec une intention positive qui était porté par l’idée que tout patient est comme un autre patient. Mais quasiment à chaque fois que je tendais la main à une femme qui portait un grand voile, elle refusait ma main. Et ce d’un air gêné. Cela m’a fait réfléchir. Malgré mon intention positive, cela mettait ces femmes mal à l’aise. Alors, je me suis dit que mon attitude était dommage pour la confiance et la qualité de la relation pour la consultation à venir. J’au aussi pris conscience après avoir bien médité, que ce n’était pas avec une intention négative qu’elle refusait ma main. Avec les années, ces femmes qui portent le fouloir, petit ou grand voile, m’ont beaucoup appris. J’ai appris d’une part que chaque femme voilée est différente, unique. Chaque port de voile a une signification différente puisqu’il s’inscrit dans un vécu unique et singulier, un parcours de vie toujours différent, personnel, familial, migratoire (personnel ou parental..), spirituel, culturel… Aussi, j’ai appris ce ces femmes que souvent, leur voile leur apportait un sentiment de protection, oui j’ai appris à voir « ce voile me protège ». Alors, comme le besoin d’être protégé est bien humain (je l’ai d’ailleurs moi aussi, et chacun a ses raisons, chacun ses peurs…), j’ai appris à le respecter, à l’écouter, à l’apprécier. Aussi, souvent, j’ai ressenti que ce voile participait de l’identité. Alors, comme le besoin de ressentir que l’on a une identité (chacun a des composantes différentes qui la nourrissent), j’ai appris à le respecter, à l’écouter, à l’apprécier. Et ainsi comme ce « besoin de se sentir protégé » et ce « besoin de sentir son identité composée respectée », sont bien humains, je me suis dit avec les années que pour qu’il y ait relation humaine, respecter cela chez l’autre et en moi-même n’était pas incompatible, au contraire. Me respecter moi-même mais ne pas respecter l’autre me semblait difficile voir impossible, tout autant que respecter l’autre et ne pas me respecter moi-même. Je trouvais qu’en réalité respecter l’autre et me respecter moi-même me semblait de loin le plus facile, et le plus juste.

Voilà pourquoi, par respect pour ces femmes, j’ai cessé de leur tendre la main et je veille à leur dire un bonjour avec un regard bienveillant et chaleureux.

Alors, ce jour de garde en question, après les avoir accueillis ainsi, la consultation était pour madame, pour un motif tout à fait simple. Et son mari l’accompagnait.

J’ai tout de suite senti que le monsieur n’était pas né en France de par son accent. Sa femme, même si peu loquace jusque là, me semblait née en France de par son accent.

A la fin de m’examen médical, la patiente s’étant rassise sur sa chaise à côté de son mari.
Et je pose une question que j’aime poser.

– Monsieur, puis-je vous demander de quelle origine vous êtes ?

A la manière de poser la question, les patients sentent que notre intention est ouverte et sincère et que ce n’est pas l’idée que « vous vous n’êtes pas un vrai français… » qui serait vécu comme une agression, un jugement.

Le monsieur visiblement tranquille et à l’aise, me répond :

– Je suis malien ».

Et là, comme il n’y avait personne dans la salle d’attente, un temps d’échange spontané s’engage. J’aime ces petits moments de liberté en fin de consultation, quand les conditions le permettent.

– De quelle région du Mali vous êtes ?

– Je suis de Kayes.

– Vous connaissez le Mali ?

– Non je n’ai pas encore cette chance. Je connais un petit peu le pays d’à côté, le Sénégal, où j’ai travaillé.

– Oh vous avez travaillé au Sénégal, et alors comment vous avez trouvé le Sénégal ?

– Je vous avouerai que ce pays a changé ma vie. C’est mon deuxième pays. Ce ne se voit pas sur ma peau, mais dans mon cœur je me sens franco-sénégalais. Tant ce pays dans lequel je suis allé à une dizaine de reprises fait partie de moi.

Le couple semblait très surpris, même ému. Et la dame qui n’avait presque pas parlé jusque-là se mit à parler, à me poser des questions.

S’en est suivi un temps d’échange à trois très riche sur la richesse des voyages, la richesse d’avoir plusieurs cultures. A un moment, tant l’échange était sincère, authentique et profond, je leur partagé une douleur par rapport à l’actualité.

– C’est pour cela que tous ces évènements dramatiques que ce sont ces attentats répétés ici ou là, dans le monde depuis plus de un an, me font mal. Encore là l’assassinat du couple de policier il y a 15 jours, à 2 km d’ici. Je pense que tout le monde souffre de tout cela et notamment pour les musulmans ce doit être très difficile tout cela.

Le monsieur visiblement très ému me dit :

– Oui, cela fait très mal de voir des innocents qui meurent comme ça. Ça me fait très très mal. J’ai beaucoup pleuré après les attentats du 13 novembre, et encore là il y quinze jours pour ces policiers assassinés devant leur enfant. Je ne comprends pas. En islam, on n’a pas le droit de tuer. Et il est écrit que si quelqu’un tue un innocent, c’est comme s’il tuait toute l’humanité. Dans notre religion la paix est ce que l’on doit créer avant tout.

Sa femme, avec une complicité de regard avec son mari, a elle aussi exprimé avec beaucoup d’émotion sa douleur liée à ces attentats en France. Elle a aussi ajouté être touchée que je leur ai partagé cela de mon lien avec l’Afrique.

– On peut beaucoup apprendre les uns les autres. Moi je suis née en France, mes parents sont maliens. Je pense qu’on peut beaucoup apprendre de l’Afrique, notamment des valeurs d’entraide et de solidarité très importantes. Aussi des liens humains, la place des anciens dans la société… Avoir plusieurs cultures est une chance.

Après une vingtaine de minutes de partage riche et émouvant qui ont suivi le temps proprement dit de consultation, je les raccompagne dans la salle d’attente.

Sur le pas de la porte de mon bureau, je les salue.

Je dis au revoir au monsieur et lui serre la main avec chaleur et émotion.

A sa femme, je la salue chaleureusement à travers le regard sans lui tendre la main.

Et là, c’est elle qui m’a tendu la main, pour me dire au revoir.

J’ai reçu sa poignée de main comme un vrai cadeau, qui m’a beaucoup touché et ému.

J’ai eu le sentiment qu’il y a eu « rencontre », rencontre de cœur à cœur, durant ce moment partagé.

Certains d’entre nous pouvons peut-être parfois avoir des représentations négatives des « femmes voilées » et « des hommes barbus », alors cela me tenait à cœur de partager par écrit ce moment, qui n’est que le récit d’un moment de vécu personnel, comme tout moment de vécu, unique et singulier. Mais un moment partagé avec ce couple.

Plus de deux ans après cette consultation, d’innombrables autres consultations m’ont appris et enrichi sur ce thème du voile et les thèmes qui y sont liés.

J’ai alors envie d’ajouter à ce « partage positif, sincère, authentique, désintéressé », d’autres choses que je ressens, simplement mais profondément.

Durant ces dernières années d’attentats en France, et ailleurs en Europe et dans le monde, j’ai le sentiment profond que tout le monde souffre de tout cela. C’est en tout cas mon vécu, ce que j’ai écouté des patients et des amis. Même le jeune, de 20-25 ans, qui se fait sauter ou tue des innocents dans la rue, pour finir sa vie comme cela, il faut vraiment aller mal. Et j’ai ainsi le sentiment que seul le dialogue de cœur à cœur peut faire que la tendance s’inverse, que la violence diminue et que la paix prospère. Sans dialogue comment nous connaitre ? Sans nous connaître comment nous comprendre ? Et plus encore, sans le dialogue ne risque-t-on pas de passer à côté d’une extraordinaire opportunité d’apprendre, sans limite, les uns des autres ?

Sur ce sujet du voile je voudrai partager, sincèrement, humblement, et dans un esprit constructif, que ces femmes qui portent le voile, petit ou grand, m’ont beaucoup appris.

J’ai appris que chaque femme voilée est différente, chaque femme qui porte le voile est unique, chaque parcours de vie de chaque femme est singulier. Cela m’a renvoyé à mon cœur de métier de médecin généraliste, où l’approche personnalisée est essentielle. On apprend que pour développer une relation de soin de qualité et un projet de soins personnalisé, il est important voir que chaque être humain est différent, chaque patient est unique, chaque contexte est singulier. Il m’arrive encore trop souvent de l’oublier.

Grâce à chacune des femmes de confession musulmane qui m’ont fait confiance, mais aussi aux hommes de confession musulmane dont j’apprends tout autant, j’ai pris conscience que chaque port du voile a une signification différente. Puisqu’il s’inscrit dans un vécu unique, un parcours de vie singulier : personnel, familial, migratoire, spirituel, culturel… Aussi, j’ai appris de ces femmes que souvent le voile leur apporte un sentiment de protection. J’ai appris à voir cela, « ce voile me protège ». Protection de peurs, de regards, d’une histoire… Alors, comme le besoin d’être protégé est bien humain (je l’ai moi aussi, et bien heureusement), tout autant que le fait d’avoir des peurs (qui n’en a pas ?), j’ai appris à respecter chaque port de voile, à l’écouter, à l’apprécier. J’ai aussi souvent ressenti que ce voile participait de l’identité. Le besoin de ressentir qu’on a une identité est aussi bien humain (chacun ses sources différentes pour nourrir sa mosaïque identitaire), j’ai appris à le respecter, à l’écouter, à l’apprécier. Bien sûr qu’il y a quelques personnes, un tout petit nombre je pense, qui vivent le port du voile ou tout autre signe extérieur comme un besoin de convaincre, de montrer, voire de développer, mais mêmes ces personnes doivent être respectées, non jugées, écoutées. Peut-être encore plus que les autres, pour se connecter à elles-mêmes, plus qu’au regard des autres.

Voilà pourquoi depuis quelques années, par respect pour ces femmes qui portent un grand voile, j’ai cessé de leur tendre la main et veillé à leur dire un bonjour avec un simple mais profond regard bienveillant et chaleureux.

Comme ce besoin « « de se sentir protégé » et ce besoin « de sentir construit d’une identité composée » me semblent des besoins bien humains, universels, je me suis dit avec les années que pour qu’il y ait relation, pour qu’il y ait rencontre, d’humain à humain, de cœur à cœur, il me semblait nécessaire de respecter profondément ces besoins, en moi-même, et en l’autre. L’un OU l’autre me semble difficile voire impossible, l’un ET l’autre (se respecter soi-même ET respecter l’autre) me semble plus facile, plus accessible, plus juste, plus apaisant, plus épanouissant.

Au cours des dernières années, j’ai des patientes qui se sont mises à porter un voile de plus en plus grand, d’autres de plus en plus coloré, d’autres de plus en plus sombre, d’autres patientes qui ont quitté un grand voile pour un petit foulard, certaines ont choisi de cesser de porter le voile qu’elles portaient jusque-là. J’ai écouté, observé, ressenti que chaque porte de voile était à l’image du parcours de vie de chaque être humain, toujours différent, qu’il n’avait jamais à être jugé, toujours à être respecté. Profondément.

J’espère ne pas avoir heurté, blessé ou gêné quiconque par mon partage, que je souhaitais « positif, sincère, authentique, désintéressé » dans l’esprit de cette dynamique positive de terrain Riches Banlieues – Riches Quartiers.

Avec toute ma gratitude pour celles et ceux qui m’ont appris et m’apprennent tous les jours.

Pierre, Yvelines (78)

Merci à L’équipe Riches Banlieues – Riches Quartiers

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