AIDER LES ESPRITS AFFAMÉS, 2ÈME PARTIE

Il y a 2 semaines, j’avais partagé une traduction d’un enseignement de Thay. Et aujourd’hui, je voudrais approfondir ce sujet, en plongeant dans la cosmologie bouddhiste, et aussi en m’inspirant de 2 auteurs contemporains que j’apprécie beaucoup et qui sont aussi de fervents admirateurs de Thay : le premier est Gabor Mate, un médecin hongrois naturalisé canadien, et survivant de l’holocauste. Il est un grand spécialiste du traitement de l’addiction, lui-même se considérant comme un drogué du travail et de l’achat compulsif des CD de musique classique. Il a écrit un brillant livre dont le titre est « les dépendances, ces fantômes insatiables », et explique pourquoi nous avons recours à des moyens aussi destructeurs pour nous réconforter. Et le deuxième auteur est Tara Brach qui est une psychologue américaine, professeure du dharma, et de méditation bouddhiste. Avec Jack Kornield, qui nous a offert un bel hommage à Thay, elle explore les pratiques et enseignements qui peuvent nous ouvrir à la conscience de l’amour inconditionnel, et contribuer à notre bien-être et à celui de notre monde. Elle a donné de nombreuses lectures sur les esprits affamés, et offre aussi des retraites pour s’en libérer. Je m’inspirerai de l’une de ces contemplations qui est une réflexion sur l’attachement et l’addiction. Ces 2 auteurs citent très souvent Thay dans leurs enseignements.


L’influence de Thay est magnifique, comme sa communauté. Elle nous réunit et nous guérit.

Dans la cosmologie bouddhiste, il y a le paradis, la terre et l’enfer, et entre la terre et l’enfer, il existe le royaume des esprits errants affamés.


Le mandala représente la roue bouddhiste de la vie, et tourne autour de 6 royaumes. Chaque royaume est peuplé de personnages représentant des aspects de l’existence humaine, nos différentes manières d’êtres. Donc, les êtres sensibles se réincarnent dans ces 6 mondes selon leur karma.



Je cite Tara Brach :

Le mot latin pour désir est desiderium et peut être traduit par loin de votre Etoile. Donc, quand il y a un désir, il y a un sens d’être loin de soi et sa tristesse qui l’accompagne. Ce sentiment est intuitivement vrai quand on pense que notre Etoile est la source énergétique de notre être, de notre conscience, et notre réelle nature. Chaque dimension du désir, qu’elle soit évidente ou subtile sont des expressions vivantes de l’attachement.
Si nos besoins fondamentaux en nourriture, en sécurité, en connexion ne sont pas satisfaits, notre attention se rétréci et se fixe; et les désirs s’intensifient. Plus les besoins non satisfaits sont nombreux, plus nous nous fixons jusqu’à ce que nous l’appelions: attachement ou dépendance. C’est une gratification de substitution et une récompense. Il y a une illusion mentale sur ce qui apportera réellement la satisfaction de ces besoins non satisfaits. Et nous nous accrochons aux substituts. Ils nous donnent un soulagement temporaire du plaisir mais ne résolvent pas vraiment le problème, et nous devenons tout simplement accro.
Cela crée beaucoup de souffrance et cela nous empêche de vivre un sentiment profond de présence et d’amour. Ainsi est l’esprit affamé. Au fond de nous-même, nous nous sentons déconnectés des autres et dépourvus de bonté fondamentale. Nous cherchons des substituts qui ne peuvent probablement pas combler le vide en nous, comme boire de l’eau salée pour étancher notre soif. Les substituts ne satisferont jamais le besoin le plus profond. Puis, sentant notre besoin et sa futilité, nous créons une autre couche de haine de soi. Les bouddhistes appellent cette honte et cette aversion de soi la deuxième flèche. J’adore cette métaphore. La première flèche est la douleur initiale que nous ressentons devant un évènement ou après un accident physique ou psychologique et la deuxième flèche est la rumination et les créations de l’esprit à partir de cette douleur.
Non seulement nous sommes pris dans la douleur de l’envie, mais nous nous condamnons également pour cela. Lorsque nous sommes coincés dans cette envie, cette honte et cette boucle addictive, nous ne pouvons pas être présents dans l’instant. En voulant toujours quelque chose de différent, nous manquons la vie qui est ici. La couche d’auto-jugement aversif alimente la souffrance du fantôme affamé plus que tout. Je n’ai jamais vu personne guérir d’une addiction sans aborder la honte d’une manière très profonde. Trouver un moyen d’éliminer la couche d’auto-responsabilité nous permet de commencer à travailler avec les besoins plus profonds – de sécurité, de gratification et de connexion – qui appellent notre attention. La bonne nouvelle est que, peu importe comment nous sommes tombés dans ce cercle vicieux, la pleine conscience et l’amour de soi peuvent nous libérer et nous ramener à la maison.



Gabor Maté a beaucoup observé et travaillé avec des toxicomanes. Je cite :

Dans le domaine de la toxicomanie, nous cherchons constamment quelque chose en dehors de nous-mêmes pour freiner un désir insatiable de soulagement ou d’épanouissement. Le vide douloureux est perpétuel car les substances, les objets ou les activités que nous espérons apaiser, ne sont pas ce dont nous avons vraiment besoin. Nous ne savons pas ce dont nous avons besoin et tant que nous resterons en mode esprits affamés, nous ne le saurons jamais. Nous hantons donc nos vies sans être pleinement présents.


Il explique avec ces mots scientifiques et humanistes que ceux qui ont vécu des traumas pendant leur enfance sont ceux qui auront plus de chance de devenir des esprits affamés. Thay dit exactement la même chose. La société rejette en général cette frange de la société et condamne ces toxicomanes alors qu’ils ont besoin de notre aide et compassion. Pourquoi la société ne condamne pas les bourreaux de travail, en anglais les workhaholics, parce qu’ils sont vaillants, résilients, dur à cuire et productifs ? Esclave d’une société aliénée par la performance ? C’est exactement la même chose. Je cite:

Je connais bien ce besoin d’échapper à moi-même; et ma définition de l’addiction est: tout comportement qui vous apporte un soulagement ou plaisir temporaire mais, à long terme cause beaucoup de souffrance; et vous ne pouvez pas lâcher prise malgré les conséquences négatives.
Et de ce point de vue, il existe de nombreuses addictions, aux drogues, alcool, cigarette mais aussi au shopping compulsif, au sexe, à internet, à la nourriture, aux informations télévisées, au romantisme etc. Les esprits affamés n’ont jamais assez et nous sommes tous des esprits affamés dans cette société. Nous sommes si nombreux à vouloir remplir ce vide et la dépendance est un manque en nous qu’on cherche à combler. Il ne faut pas regarder l’addiction mais l’origine de ce manque.

Mes patients ont été tous maltraités, abusés dans leur vie, et surtout dans leur enfance. Comme certainement l’étaient des despotes comme Napoléon, Hitler ou Gengis Khan, qui sont, drôle de coïncidence, des hommes de petit gabarit. L’addiction au pouvoir est aussi de remplir ce vide que l’on essaie de combler. Et c’est intéressant de comparer ces personnes prêtes à tuer pour le pouvoir à des personnes comme bouddha ou Jesus, car si vous regardez l’histoire du Bouddha ou de Jesus, nous voyons que le diable a essayé de les tenter en leur offrant le pouvoir sur terre. Et eux deux, ont refusé, car ils avaient le pouvoir en eux, à l’intérieur, ils n’avaient pas besoin de le chercher à l’extérieur. Ils ne voulaient pas contrôler les gens, mais les instruire par de douces paroles de sagesse et non par la force. Jesus a dit que le pouvoir et la réalité est en soi et non à l’extérieur mais à l’intérieur. Et le bouddha, avant de s’éteindre devant ses disciples a dit : ne me pleurez pas et ne me vénérez pas. Cherchez la lampe en vous, en votre for intérieur.
Donc lorsque nous sommes les témoins de la dégradation de la terre, des souffrances engendrées par le fanatisme, du réchauffement de la planète, ne comptez pas sur les puissants pour changer les choses, car ces personnes au pouvoir sont les plus vides au monde et ne vont rien changer pour nous. Nous devons trouver la lumière intérieure, la lampe, notre réelle nature humaine en nous. Nous devons la trouver au sein de notre communauté et grâce à notre sagesse et créativité, nous serons plus bienveillants avec nous-mêmes, avec les autres et avec la nature.



En conclusion, je citerai Thay:

Lorsque nous nous sentons déconnectés de notre source de vie, de nos ancêtres, de nos valeurs traditionnelles, nous commençons à nous faner et à devenir un fantôme affamé, à nous déplacer et à chercher quelque chose pour nous aider à ressusciter, à chercher une nouvelle source de vitalité. Quelqu’un qui est aliéné au sentiment qu’il ou elle est une entité distincte n’a aucun lien avec personne. Il n’y a pas de communication réelle entre lui ou elle avec le ciel, avec la terre, avec les autres êtres humains, y compris son père, sa mère, son frère, sa sœur, etc. Ceux qui se sentent ainsi coupés doivent apprendre à pratiquer pour se sentir à nouveau connectés à la vie, à la source de vie.

Swann (texte)

Peppino (Mise en page)

Les commentaires sont clos.